Comment et avec qui les intervieweurs de « La grande matinale » de France Inter ont-ils choisi de parler des mobilisations lycéennes ? Nous avons écouté (et minuté) l’intégralité des entretiens de l’émission entre le lundi 28 septembre et le mardi 13 octobre. Le constat est accablant, entre désintérêt pour le sujet, priorité à la parole gouvernementale et occultation des violences policières.
« Perdre le contrôle, c’est si vous aviez des hordes de personnes qui défilaient dans les centres-villes, qui pillaient les magasins et qui commettaient des exactions ». Voici ce qu’a déclaré le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez le 6 octobre dernier.
Le 17 octobre et, d’après les estimations, quelques centaines de millions de détériorations plus tard, Laurent Nuñez l’assure : « Le dispositif n’était pas sous-dimensionné ». Il n’y a pas eu de chaos dans des dizaines de villes en France, selon le gouvernement, tout va bien, circulez, il n’y a rien à voir. Un niveau de post vérité qui ferait sourire Donald Trump mais qui ne semble pas faire plus réagir que cela les journalistes de plateaux réagissant à l’annonce du ministre de l’intérieur.
Exemple de plus de journalisme de préfecture si bien décrit par la journaliste Emma Vinzent sur Bon Pote. On relaye la communication officielle du gouvernement, on ne la questionne pas. On parle de violence, de casseurs, de pilleurs, d’immigration (sic), on accuse l’ultra-gauche très vite (sans preuve, sans source, sans définir), LFI, et les black blocs (toujours sans définition).
Alors que les médias mainstream sont en boucle depuis 24H sur “la violence inacceptable en République”, rappelons que la stratégie du pourrissement du premier casseur de France est bel et bien majoritairement responsable.
«Colère et honte», a martelé Macron dimanche soir pour évoquer la journée du 17 octobre. Il ne parle pas des violences de sa police, mais des dégradations matérielles, pourtant provoquées par sa politique et son mépris. Dans tous les médias, les éditorialistes considèrent même que le maintien de l’ordre a été trop doux. Le bilan provisoire que nous avons établi ressemble pourtant à celui d’une dictature.
Le désordre dénoncé aujourd'hui a été organisé par les autorités
Les politiques et autres toutologues ont beau jeu de dénoncer les actes de casse, de vandalisme et les incendies. L'État avait tout fait à Paris pour que la situation soit, exactement, celle qui s'est produite. Par ailleurs, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans le calme. De nombreux jeunes ont même aidé à éteindre les débuts d'incendie et replacé le mobilier urbain ou des commerçants après le passage de casseurs.
C’est une information passée inaperçue dans les grands médias français. Le 26 juin dernier, l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) a publié son deuxième index mondial. Cet index vise à évaluer le risque de torture dans plusieurs dizaines de pays, sur une échelle contenant cinq niveaux : risque faible, risque modéré, risque considérable, risque élevé et risque très élevé. L’OMCT, qui rassemble plus de 200 ONG du monde entier spécialisées dans les sujets liés à la torture, et qui constitue un interlocuteur privilégié de l’ONU dans le domaine, classe désormais la France parmi les pays à « risque considérable ». C’est le seul pays de l’Union Européenne à atteindre ce niveau de risque.
Quand la police fonce sur des lycéen-nes en voiture ou en blesse d’autres avec des armes mutilantes, les flics peuvent compter sur le soutien du Ministère de l’intérieur, de l’IGPN et des syndicats policiers. Ils peuvent aussi compter sur le SAV des radios et télévisons du service public. On se penche là-dessus avec un des outils préférés des journalistes : le fact-checking.
Une célèbre affiche de mai 68 proclamait « la police vous parle tous les soirs à 20h ». En 2026, l’ORTF n’existe plus et le monopole de l’audiovisuel public sur l’information accessible a volé en éclat. Mais on pourrait actualiser cette affiche pour évoquer le traitement médiatique du mouvement lycéen.
La télévision et la radio publiques, ainsi que leurs sites web apparentés, montrent des poubelles qui brûlent sans expliquer pourquoi, invitent des lycéen-nes ou des témoins de moralité présenté-es comme neutres alors qu’iels sont apparenté-es à la droite ou à l’extrême droite, interviewent les lycéen-nes indépendant-es ou de gauche de manière agressive. Leurs journalistes se donnent aussi beaucoup de mal pour minimiser ou justifier les violences policières. Et si on fact-checkait le journalisme du service public ?
Un soulèvement créatif ne peut être vaincu. Ce qui marque dans les manifestations de ces derniers jours, c’est le nombre impressionnant de pancartes au sein des cortèges, et leur extraordinaire inventivité : punchlines rageuses, dessins mordants ou terribles de vérité, caricatures, humour, détournements ou références littéraires… Un art de rue fait main et engagé, à rebours du tout numérique et de la pensée unique.
Voici 20 pancartes aperçues dans la rue ou trouvées sur les réseaux sociaux, qui montrent la puissance du mouvement en cours.
Bravo aux artistes de la révolte !
Les jeunes mobilisés ont « toujours été un laboratoire des violences policières », analyse Pierre Douillard-Lefèvre, qui a lui-même perdu un œil à cause d’un tir de LBD à 16 ans. Selon le chercheur, une « politique néofasciste » est désormais appliquée face à la jeunesse.
Plus de 200 adolescents blessés, dont plusieurs grièvement, des milliers d’arrestations... Depuis le 29 septembre, la répression s’accentue contre les lycéens qui se mobilisent partout en France. Ils dénoncent leurs conditions d’études et, plus largement, la situation sociale et écologique dont ils héritent.
À 16 ans, en novembre 2007, Pierre Douillard-Lefèvre a lui-même perdu l’usage d’un œil à cause d’un tir de LBD, lors d’une manifestation lycéenne à Nantes. Depuis, ce sociologue et chercheur en sciences sociales travaille sur la militarisation du maintien de la sécurité et les violences policières. Il analyse pour Reporterre ce qu’il considère comme une nouvelle étape de la répression : son intensification et son extension à l’ensemble de la jeunesse.
Une attaque terroriste avec l’intention délibérée de tuer des enfants. Voilà comment devrait être qualifiée l’opération menée par la police française à Dunkerque, le 7 octobre.
Ce jour-là, dans la commune du Nord, des centaines de lycéen·nes manifestent comme ailleurs en France pour leurs conditions d’études. Sur une artère du centre-ville, un 4X4 d’allure militaire, couleur sable et floqué «Police Nationale», fait face à une foule d’adolescent·es. Des agents se trouvent à côté du véhicule. On entend distinctement un gradé lancer : «Allez, approchez, on va leur mettre dans la gueule !» Immédiatement, le puissant véhicule accélère vers les lycéen·nes, percutant une barricade et traversant la foule, suivi par un cordon de forces de l’ordre qui chargent. Il s’agit manifestement d’une consigne assumée par toute une unité de police : propulser un véhicule lourd à pleine vitesse, à la manière d’une voiture bélier, contre des mineurs en préambule d’une charge.
D’autres vidéos prises du côté des manifestant·es montrent le même 4X4 essayer d’écraser des jeunes, faire des zigzag et des manœuvres dangereuses, accélérer au milieu de la foule paniquée. L’intention de tuer est évidente.
Confrontées à une « ubérisation de la corruption » émanant notamment du narcobanditisme, les inspections générales de la police (IGPN) et de la gendarmerie (IGGN) ont musclé leurs dispositifs anti-corruption. Leurs nouveaux algorithmes de « surveillance et contrôle des accès aux fichiers de la Police nationale » (SCAF-PN) et de « contrôle interne des traces des applications et du réseau » (CITAR) ont presque doublé le nombre d’identifications de consultations illicites de fichiers policiers et de cas de corruption.
Dans son rapport 2025, l’inspection générale de la police nationale (IGPN) relève que « l’année écoulée a connu une augmentation des affaires d’atteintes à la probité, en valeur absolue et en proportion ». Mais également que « pour la première fois, la détection interne, portée par l’ensemble du commandement, représente une part très significative de cette tendance ».
Voitures de police ou voitures-bélier ? Plusieurs vidéos montrent des usages dangereux de véhicules contre les lycéens. En moins d'une semaine, StreetPress a recensé neuf cas.
« Allez, approchez, on va leur mettre dans la gueule », lance une voix masculine. Quelques secondes plus tard, le 5 octobre à Dunkerque (59), un 4×4 de la police nationale fonce sur un groupe de jeunes manifestants. Lancé à près de 30 km/h, le Toyota Land Cruiser de plus de deux tonnes fracasse contre son pare-choc les poubelles qui formaient un début de barricade, et continue sa route à la poursuite des manifestants dans une rue perpendiculaire.
Un « fait exceptionnel », si on en croit les déclarations du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez devant la représentation nationale. Loin d’être isolé, l’événement semble surtout s’inscrire dans un usage débridé de la force, sans « aucune consigne de retenue », selon les mots mêmes du ministre, par des forces de l’ordre dont les images de violences inondent les réseaux depuis le début des mobilisations fin septembre. StreetPress a recensé neuf cas en l’espace de cinq jours d’usages dangereux ou problématiques de véhicules de police engagés sur le mouvement lycéen.
Le 6 octobre à Nantes, une manifestation massive a réuni la jeunesse de la métropole dans le cœur du centre-ville. Des dizaines de milliers de lycéens et étudiants ont tenu la rue et débordé le dispositif policier pendant de longues heures, sous d’épais nuages lacrymogènes. Une vidéo publiée sur le compte Instagram Sortir à Nantes montre un adolescent de 15 ans, du lycée Jean Perrin, avec une pancarte antifasciste à la main. Il se fait interpeller au niveau du square Daviais et va recevoir une décharge électrique en plein visage par un agent de la Brigade anti-criminalté.
Comment les médias dominants auraient-ils qualifié les images de la répression policière violente contre des lycéens si elles avaient émané de Russie ou de Chine ? Probablement comme ce qu’elles sont : la brutalité aveugle d’un régime autoritaire aux abois.
Les violences policières sont loin d’être une nouveauté en France, les quartiers populaires comme les mouvements écologistes en savent quelque chose. Mais le déchaînement actuellement à l’œuvre contre les lycéens est un moment de bascule.
La barbarie des « forces de l’ordre » contre la jeunesse du pays, déployée avec les encouragements du ministre de l’Intérieur, révèle dans toute sa monstruosité la vision du monde de ceux qui nous gouvernent : après eux, le déluge. Tout faire, quoi qu’il en coûte, pour ne pas dévier de leur politique néolibérale qui enrichit les plus riches sous le prétexte fallacieux de réduire la dette. Ne pas céder une once de terrain. Quitte à écraser ses propres enfants.
La prise de parole — si tardive — du Premier ministre mercredi 7 octobre se cantonne à quelques promesses floues et à la mise en place d’une plateforme de consultation pour les lycéens : technique éculée en macronie pour essouffler un mouvement. On se souvient des cahiers de doléances sans lendemain des Gilets jaunes.
Les fermetures administratives d’universités sont de retour ! Prenons deux exemples, parmi mille autres :
À l’université d’Aix-Marseille, le président Berton ne fait pas dans la dentelle : par un arrêté du 5 octobre 2026, il décide la fermeture administrative de « l’ensemble des enceintes, bâtiments, des locaux et des accès sur tous les sites et campus […], y compris les bibliothèques universitaires », et accompagne cette fermeture d’une bascule générale des activités en distanciel – « lorsque les fonctions et les conditions le permettent » pour « les personnels affectés sur site », et « dans la mesure du possible » pour « les activités pédagogiques et de formation ».
À l’université de Nanterre, la présidente Rolland-Diamond fait davantage dans la subtilité, si l’on peut dire. Dans un courriel adressé à l’ensemble des personnels le 5 octobre 2026, elle affirme soutenir « les revendications au cœur de la mobilisation en cours », en même temps qu’elle ferme « l’ensemble des sites de l’université (Nanterre, Ville-d’Avray et Saint-Cloud) ». Elle prend également soin de préciser qu’« aucun enseignement ne peut être assuré en distanciel pour se substituer à l’enseignement présentiel », mais les personnels administratifs sont aussitôt rattrapés par le col puisqu’ils « sont invités à poursuivre leurs activités à distance lorsque leurs missions le permettent ».
« Les multiples fermetures de sites universitaires et le passage en distanciel semblent avoir limité la mobilisation des étudiants », constate ainsi prudemment Le Monde. Ce n’est pas peu de le dire – et de tels choix présidentiels résonnent directement avec une autre pratique déployée au même moment contre le mouvement lycéen : les arrêtés préfectoraux instituant, autour des lycées mobilisés, des périmètres dans lesquels les rassemblements sont interdits, et qui ont suscité, ces derniers jours, une vague de référés-liberté coordonnée par le Syndicat des avocats de France1. Certes, les instruments juridiques ne sont pas identiques, mais leur logique converge : il s’agit de neutraliser préventivement l’espace dans lequel les mobilisations lycéennes ou étudiantes pourraient prendre corps.
Voici donc où nous en sommes : autour des lycées, les préfet·es interdisent les regroupements dans un périmètre donné ; dans les universités, nos président·es interdisent l’accès aux campus mêmes. La distance qui sépare les techniques de police des second·es de celles des premier·es est donc devenue singulièrement courte, et c’est incontestablement un autre signe de la « préfectoralisation » de nos présidences.
Alors qu’étudiants et lycéens se rejoignent pour dénoncer les conditions de misère qui leur sont imposées, un secteur de recherche continue à bénéficier de centaines de millions d’euros de financements publics : celui de l’IA. Un « pognon de dingue » sous forme d’aides directes et via le crédit d’impôt mécénat qui profite massivement, et sans transparence, au secteur privé. Et en particulier, en bout de chaîne, aux géants étatsuniens de la tech.
L’homme apostrophé par le député européen Anthony Smith (LFI) lors des manifestations lycéennes, vendredi 2 octobre, à Reims (Marne) était bien un policier, confirme le procureur ce dimanche. Selon le magistrat, il intervenait dans le cadre du maintien de l’ordre, alors que des violences avaient éclaté entre manifestants et policiers.