Après plus de quatre décennies de détention, le militant libanais pro-palestinien Georges Abdallah a été libéré le 25 juillet 2025. Un documentaire retrace l’histoire de cette détention hors norme, des mensonges qui l’ont entourée et des pressions exercées sur la France. Entretien avec son réalisateur Pierre Carles.
Cher Jean-Noël Barrot,
Quelle semaine !
Le 9 mars, vous déclariez sur France Inter que, dans le contexte de la guerre contre l’Iran, « la France sauve l’honneur de l’Europe », c’est bien noté, quelques jours après que l’on eut appris qu’Emmanuel Macron avait autorisé des avions ravitailleurs étatsuniens à faire escale sur la base d’Istres (Bouches-du-Rhône), autrement dit un soutien logistique apporté à une armée en train de piétiner le droit international, ce qui dénote, de la part du ministre des Affaires étrangères que vous êtes, un certain sens de « l’honneur ». « Nous avons exigé de la part des États-Unis, expliquiez-vous sans rire lors du 20h de TF1 le 5 mars, qu’aucun moyen bénéficiant de cet accueil à Istres ne soit ensuite utilisé dans le cadre des opérations menées par les États-Unis en Iran, et nous en avons obtenu la garantie », soit une argumentation tellement solide que même le présentateur Gilles Bouleau, peu suspect de sympathies islamo-gauchistes, n’a pu se retenir de vous faire remarquer qu’il était fort improbable que ces avions soient ensuite repartis aux USA, une remarque de bon sens face à laquelle vous êtes toutefois resté droit dans vos bottes.
Depuis des temps immémoriaux, un ciel noir en plein jour est un signe de fin du monde. À Téhéran, le soleil ne s’est pas levé le 9 mars. C’est la manifestation concrète de la guerre.
Une pluie noire, une suie crasseuse tombe désormais sur cette immense ville de 15 millions d’habitants. Les avions de l’empire ont bombardé les raffineries et les dépôts pétroliers du pays, pour mettre à genoux l’économie iranienne, mais aussi pour intoxiquer son peuple. De gigantesques colonnes de fumée provoquées par des brasiers d’hydrocarbures quasiment impossibles à éteindre ont duré pendant des heures.
Aux États-Unis, l’escalade militaire qui a démarré le 28 février en Iran ne peut être comprise uniquement à partir de logiques militaires ou diplomatiques. Elle s’inscrit également dans un champ symbolique et religieux dense, où traditions théologiques et narrations identitaires et imaginaires eschatologiques divers contribuent à légitimer, à contester ou à réinterpréter la violence des armes.
Capgemini Government Solutions, une filiale américaine de l'entreprise française, a répondu et obtenu l'appel d'offre que le service de l’immigration et des douanes des États-Unis a passé pour lui permettre d'identifier et de localiser des étrangers. Le contrat prévoit une enveloppe maximum de 365,8 millions de dollars jusqu'à fin 2027, comme le révélait The Intercept fin décembre.
Les agents de l'ICE sont nombreux dans les rues des villes américaines pour traquer toute personne qu'ils considèrent comme étrangère et en situation irrégulière. Leurs opérations ont mené à la mort de 32 personnes en détention, selon le Guardian, et 11 sont mortes par balles sous le deuxième mandat de Donald Trump selon un décompte fait sur Wikipédia.
L'Amérique et la France sont les deux républiques emblématiques du monde occidental. Face au fascisme qui dévore la première, la seconde est-elle mieux armée? Rien n'est moins sûr.
Les meurtres d'Alex Pretti et Nicole Good ont en quelque sorte officialisé l'avènement du fascisme aux États-Unis car leurs victimes sont indémonisables. JD Vance avait tenté de faire fonds sur le fait que Nicole Good, blanche et mère de famille, était cependant lesbienne et indiquait ses pronoms sur les réseaux sociaux, symptômes d'un "lavage de cerveau"; comme pour lever toute équivoque, ICE a tué Alex Pretti, un infirmier, gendre idéal, alors qu'il volait au secours d'une femme. De ces meurtres sans aucune zone d'ombre émerge la figure des hommes aux pleins pouvoirs, jouissant selon les mots de JD Vance d'une "immunité absolue" au seul titre de leur loyauté envers le Maître.
Le 7 janvier à Minneapolis, Renee Nicole Good, une citoyenne américaine de 37 ans, a été tuée par un agent de la police de l’immigration (ICE). Les autorités fédérales, le président Trump en tête, ont aussitôt parlé de légitime défense, selon un scénario désormais bien rodé où la qualification des faits précède leur examen. Le maire et le gouverneur de la ville, ancien candidat démocrate à la vice-présidence des États-Unis, M. Tim Walz, ont contesté la version de la Maison Blanche, « une machine à propagande », et de la police de l’immigration. Six ans après la mort de George Floyd, les homicides commis par la police américaine se poursuivent. Ils s’inscrivent dans une architecture du maintien de l’ordre restée intacte. L’usage létal de la force continue, désormais ouvertement encouragée, ou excusée d’avance, par les plus hautes autorités de l’État. L’article de Richard Keiser analyse cette continuité. Il montre comment la police est devenue l’outil par défaut d’un système politique qui n’hésite pas à défendre l’ordre social en recourant à la violence policière.
Aux États-Unis, le maintien de l'ordre relève des autorités locales. Comment dès lors expliquer qu'une ville réputée progressiste comme Minneapolis soit le théâtre d'exactions policières racistes à répétition ? Dotés d'un lourd passif en matière de violences contre les habitants noirs, ses services de police y jouissent d'une impunité presque totale. Du moins jusqu'à la mort de George Floyd.
L’enlèvement de Maduro par Trump révèle la timidité européenne : une faillite morale qui désarme le continent face à un monde de force brute. C’est une erreur historique. En refusant de condamner la méthode, les Européens normalisent un monde où la puissance remplace le droit, et où leur propre sécurité dépendra non plus d’institutions, mais de l’humeur des puissants.
(...)
La tragédie européenne tient à cette dichotomie : un discours moral magnifique, mais une conduite d’allié apeuré. À force de confondre loyauté et soumission, prudence et renoncement, l’Union risque de découvrir que la “timidité n’achète pas la sécurité”, mais seulement le mépris — celui des alliés puissants et celui des adversaires patients.
On ne peut pas comprendre l’enlèvement de Nicolas Maduro si l’on ignore les masses financières colossales associées à un changement de régime à Caracas.
Il ne s’agit pas de minorer les aspects idéologiques ou géopolitiques de l’intervention américaine – réaffirmer la doctrine Monroe, asseoir des sphères d’influence impériales.
Mais c’est bien le pétrole qui constitue le mobile essentiel de ce coup de force : l’accaparement et l’extraction des plus importantes réserves d’or noir du monde, longtemps exploitées avec une profitabilité inouïe par les multinationales américaines et leurs actionnaires.